« - On n’a pas eu le dessus, c’est le moins qu’on puisse dire. », chuchota Fabrice dans l’ascenseur.
Ils avaient demandé à la secrétaire les coordonnées du mystérieux acheteur. Ils n’avaient pour l’instant que ce fil à tirer. C’était maigre : à
supposer que le meurtrier avait un minimum de jugeotte, il n’avait certainement pas semé un si gros indice. Restait à savoir si on avait à faire à un meurtrier rusé.
Charlotte sortit son portable et appela Thomas, histoire de savoir où en étaient les recherches sur le terrain : en résumé, l’équipe de
scientifiques s’arrachait les cheveux. Il n’y avait, à première vue aucune manière d’identifier les corps : ni têtes, ni mains, ni pieds. Il allait falloir utiliser d’autres moyens, plus
coûteux, autant en argent qu’en temps. Recherche d’éventuelles cicatrices, fractures, signes distinctifs sur les corps. Et puis l’ADN, évidemment. Mais les bases de données allaient être d’un
maigre secours, pour ces victimes, sans doute…
Charlotte remercia quand même Thomas et lui demanda s’il allait mieux. Il lui répondit que depuis qu’il était rentré dans son labo, tout allait
bien…Charlotte ironisa :
« - Tu n’es bien que dans ton labo, de toute façon !
- Oui, c’est sûrement ça...Je suis scientifique, voilà…Le terrain, j’aime pas trop ça…», répondit-il, un peu penaud.
Après avoir raccroché, Charlotte et Fabrice rentrèrent au bureau pour faire le point avec le patron.
Faire le point, avec les maigres infos qu’ils avaient, ça risquaient d’aller vite. Mais il fallait absolument qu’ils commencent à se poser les bonnes
questions. Au premier soir de ce début d’enquête, il fallait tenter de ne pas prendre le mauvais chemin : se débrouiller pour ne pas avoir d’idées préconçues et impulser les recherches dans
le bon sens…
« - Résumez-moi votre journée, Charlotte, lança le patron. Sortez votre carnet, n’oubliez rien, soyez la plus claire
possible.
- Bon…Je vais tenter…Alors, ce matin, je me suis rendue sur le lieu du crime : un hangar désaffecté de la zone industrielle des Baraques.
J’en ai fait le tour, j’ai noté qu’il était éloigné de toute habitation, que la nuit, le lieu était désert. On n’a peu de chance de recueillir des témoignages…Le bâtiment possède deux
entrées : une petite porte qui ouvre sur les bureaux qui sont vides. On ne sait pas si le meurtrier est passé par là. J’ai noté qu’il y avait pas mal de papiers, du courrier, des
prospectus…Mais les vitres sont cassées, il est facile de rentrer et n’importe qui a pu passer par là…Et comme nous n’avons pour l’instant relevé aucune empruntes sur le lieu du crime, nous ne
sommes sûrs de rien. Ensuite, je suis rentrée dans l’ancien atelier de chaudronnerie : une vraie boucherie, du sang partout…L’assassin semble avoir volontairement éparpiller les corps, après
les avoir découpés en petits morceaux. L’équipe scientifique n’a pas retrouvé de quoi identifier les cadavres. Les données seront déjà un peu plus précises demain : nous saurons si les
victimes sont des hommes ou des femmes. De ce côté-là, il faut attendre. Ensuite, nous avons suivi la piste du propriétaire du bâtiment, avec Fabrice. Tu veux prendre le relais,
d’ailleurs ? »
Le patron écoutait, absorbé dans ses pensées, Fabrice accepta d’un hochement de tête, ferma les yeux un instant, se concentra silencieusement et se
lança.
« - Hostiaz n’est pas un chaudronnier tel qu’on se l’imagine dans la région : il ne bosse pas pour l’industrie automobile. Ce qui explique
qu’il a fermé son ancien hangar – celui du crime – pour ouvrir une nouvelle usine, bien plus grande et bien plus moderne que la première. Il nous a expliqué qu’il bossait pour l’aéronautique et
qu’il faisait fortune. Bien sûr, c’est à vérifier. L’homme nous a paru plutôt bourru. Pas facile d’accès…On a dû faire preuve d’autorité pour en savoir un peu plus. Il nous a paru surpris quand
on lui a appris ce qui s’est passé…Il a un alibi pour hier soir, on vient de confirmer. On craint un peu que cette piste soit sans issue. Mais il nous a quand même dit quelque chose qui a retenu
un peu notre attention… »
Le chef leva un sourcil. Fabrice faisait durer le plaisir…Enfin, si on veut ! A force de faire durer, pour si peu, on allait
s’endormir…
« - Quelqu’un l’a contacté la semaine dernière pour acheter le hangar désaffecté : on a récupéré ses coordonnées. Il s’agit d’un dénommé
Paul Lemaître. On va donc aller creuser cette piste-là, dès demain.
- Bien, conclut le chef. On a quelque chose d’énorme sur les bras. Dans la région, on n’a jamais vu ça. Alors il va falloir être bons. Sur le pont demain matin, dès six
heures. »
Quand Charlotte sortit du boulot, il faisait déjà nuit et en plus il pleuvait. Elle repensa au matin. Elle s’était dit que c’était un matin comme un
autre. Heureusement qu’elle n’était pas voyante. Elle aurait tout faux…
En rentrant, elle alluma la télé, son ordinateur et se mit un plat tout prêt dans le micro-onde. Il paraît que les célibataires ont plus de maladies
cardio-vasculaires, parce qu’ils mangent mal. Et les flics célibataires cumulaient tellement que la mortalité devait battre des records...
A la télé, chaque soir, il y avait forcément une chaîne qui passait une série policière. Ce soir n’échappait pas à la
règle : Julie Lescaut sur la une. Pour se changer les idées, ce n’est pas le pied. Il n’y avait bien que Fabrice pour aimer
ça, dans la police. Charlotte se demandait parfois si les médecins regardaient Urgences, si les profs regardaient L’Instit et si le maire de New-York regardait Spin
City. Est-ce la fiction qui rejoint la réalité, ou le contraire ?
CC
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