Puzzle
Le responsable du magasin les accueillit comme il se doit, dans le bureau de direction : café, petits cakes tout droit sortis des rayons du supermarché et sourires commerciaux en prime !
« - Merci pour l’accueil, mais on est pas là pour ça, lança d’abord Brigitte. On veut simplement savoir si vous avez aperçu quelque chose de suspect autour du bâtiment de la chaudronnerie Hostiaz, durant ces derniers jours. »
Le responsable du magasin commença d’abord par se racler la gorge. Il resserrait sa cravate de façon compulsive. Il n’avait pas l’air à l’aise. Charlotte tenta de le réconforter :
« - N’ayez crainte, nous interrogeons tout le voisinage. Simple contrôle de routine, comme on dit. Chaque témoignage peut avoir son importance. Vous pouvez prendre votre temps, y réfléchir…Si des détails vous reviennent, vous pourrez nous les communiquer plus tard…Premièrement, à quelle heure le magasin fermait-il le soir du drame ?
- A 19 heures, comme chaque soir. Mais…on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé, en fait…On a entendu des bruits, des clients nous ont raconté des bricoles…mais vous savez les clients, des fois, ça raconte n’importe quoi…Et comme j’habite loin, je n’ai pas…enfin, je ne comprends rien…Ce que j’ai entendu est si…affreux…Je n’ai rien vu dans la presse non plus…C’est impossible que ce que j’ai entendu soit vrai…
- Je crains que si, malheureusement, répondit Brigitte. Une série de crimes sanglants a eu lieu à deux pas de votre boulot…
L’homme palissait.
- Prenez du café, tenta Charlotte. Alors…Dites-nous ce que vous avez vu…
- Mais je n’ai rien vu…Je ne sais pas de quoi vous parlez. Sanglant…qu’entendez-vous par là ?
- Vous patienterez jusqu’au prochain communiqué de presse pour en savoir plus. Pour l’instant, on veut juste savoir ce que vous pensez du bâtiment d’à côté, si vous avez noté là-bas des allées et venues, si vous avez vu roder des gens bizarres…
- Peut-être…je ne sais pas. Vous savez quand on est dans le supermarché, on a pas de fenêtres, on ne voit rien de ce qui se passe à l’extérieur. En sortant du boulot, je jette parfois un œil à cette belle friche industrielle, en me disant que si mon enseigne voulait bien le racheter, ça me ferait un entrepôt pour mes stocks et ça me permettrait d’agrandir ma surface marchande…Mais je n’ai rien remarqué de plus que des chats de gouttières, des carreaux cassés, des épaves de vieilles bagnoles… »
Charlotte commençait en avoir un peu marre de ce verbeux. Elle décida de muscler un peu l’entretien.
« - De nouveaux clients un peu louches, ces derniers temps, aux caisses ? »
Elle avait dit ça presque au hasard. En même temps que les mots sortaient de sa bouche, elle pensait que c’était une idée intéressante…Il faudrait donc interroger les caissières, aussi.
« - Il faudra demander aux hôtesses… »
Ah oui…On appelle ça hôtesse, maintenant. Charlotte avait fait ce métier ingrat, pendant un été, quand elle était étudiante. Elle en avait gardé un souvenir mitigé. Le mal de dos était atténué par sa curiosité satisfaite : que mangent les gens, comment vivent-ils ? Qui sont ceux qui ne peuvent pas payer ? Elle avait bien des fois été surprise de voir des chèques refusés à des nanas manucurées et méchées et qui roulaient en 4x4 flambants. Les gens vivent comme ça. Au dessus de leurs moyens. N’empêche que l’inspectrice ex-caissière savait que le job était une place de choix pour l’observation de ses contemporains. De plus, dans un petit supermarché comme celui-ci, on avait vite fait de repérer les habitués et donc, les nouveaux venus.