Puzzle
Thomas, qui dirigeait l’équipe de la section scientifique, se dirigea vers Charlotte. Cet homme était d’ordinaire jovial. C’était un tout jeune diplômé. Il avait eu son concours, fait son stage et avait postulé pour cette ville où il ne se passait rien, d’ordinaire. Il avait postulé ici pour cette raison paradoxale. Il ne voulait surtout pas qu’il se passe quelque chose. Il avait étonné tout le monde. Il était sans doute l’étudiant le plus brillant de sa promo. Des connaissances très pointues, dans des tas de domaines : les voitures, les métaux, les explosifs, les produits chimiques…Il connaissait parfaitement le corps humain, aussi. En théorie, seulement. Parce que c’était là que se situait son problème. Il avait beaucoup de mal à garder son sang froid devant le corps humain, ses humeurs et ses miasmes.
Il avait malgré cet énorme défaut, dont personne ne s’était encore vraiment rendu compte au boulot, il savait faire la synthèse de façon rapide et sèche, en général. Les indices étaient énoncés le plus simplement du monde, sans vocabulaire technique, sans charabia scientifique…Concis et clair.
« - On a …on a…une scène de crime comme je…comme on n’en voit pas souvent dans le coin. Et pourtant…moi je suis…je suis là…enfin…je…je ne vais pas raconter ma vie…Hein…C’est pas le moment… »
Il tenta de se ressaisir. Il se racla la gorge.
« - Bon. On a, pour l’instant tenté de compter les corps, en recollant les morceaux, si on peut dire. Je…je ne sais pas ce que j’ai, moi aujourd’hui, mais je dois avoir mangé quelque chose de bizarre…J’ai déjà vomi trois fois et…
- Bon, ok, ça va, me fais pas un dessin ! », coupa Charlotte.
C’est vrai qu’il était tout pâle. Elle ne s’en préoccupa vraiment pas, sur le moment. Elle n’était pas dans son assiette non plus et ce n’était pas à cause d’un cassoulet qui lui restait sur l’estomac.
« - C’est tout ? »
Elle était déçue. Elle avait cru que les experts seraient un peu plus performants.
« - On a relevé des traces de pneus dans la cours. On a aussi observé les traces de pas. Sinon, à l’intérieur, bon, ben, tu vois : du sang, des morceaux de chair… »
Il eut un haut-le-cœur. Il était quand même très pâle. Charlotte prit pitié :
« - Bon. Laisse les gars bosser et rentre chez toi, tu as l’air vraiment mal.
- Non. Je vais tenir le coup. Une enquête comme ça…Putain ! J’aurais pas penser que c’était possible…ici…Putain !
- Eh ben ! Ça te rend bien vulgaire quand même…Un peu de professionnalisme, quand même ! Allez, moi, j’ai d’autres choses à voir. Dès que tu en sais un peu plus tu m’appelles. J’espère qu’on arrivera au moins à identifier les victimes…Courage, collègue ! »
Elle s’était efforcée d’être détendue et de plaisanter. Elle avait bien vu que Thomas n’en menait pas large. Pour un légiste, quand même, ça ne le faisait pas.
Il fallait maintenant qu’elle téléphone au chef pour savoir comment ça se passait : avait-on eu des appels nous signalant des disparitions ?
Le chef lui dit que non. Pas aujourd’hui. Pas de disparitions récentes. Par contre, il avait ressorti des dossiers de personnes disparues depuis longtemps et jamais retrouvées. On ne savait jamais. On aurait des choses à comparer, au cas où on parviendrait à reconnaître les corps. Charlotte expliqua rapidement les maigres choses qu’elle avait notées. Elle donna son ordre de marche : d’abord, se renseigner sur la chaudronnerie abandonnée et sur son propriétaire. Ensuite, elle verrait.
Elle avait le feu vert du patron.
CC