Puzzle
Le bureau était lui aussi clinquant et prétentieux. C’est l’impression qu’eut Fabrice en entrant. Le grand bureau en verre, le tableau d’art moderne, les lignes et les couleurs claires, tout tranchait avec l’homme assit derrière l’écran plat : en plus de la grande surprise qui se lisait sur son visage peu avenant, on décelait le regard d’un homme de pouvoir, un entrepreneur sur les pieds duquel il ne fallait pas marcher. Une barbe noire fournie assombrissait cette figure taillée à la hache. Le patron était costaud, trapu…il en imposait.
Charlotte ne se démonta pas. En sortant, son badge et en le brandissant sous le nez du chaudronnier, elle attaqua :
« - Bonjour M. Hostiaz. Votre entrepôt de la zone industrielle des Baraques est la scène d’un crime. Nous devons vous interroger. »
Elle s’arrêta. Elle voulait observer la réaction du client.
Il ne sembla pas vraiment surpris. Il ne broncha pas. Il se racla la gorge et poussa un soupir.
« - La zone industrielle des Baraques…Je n’y suis pas retourné depuis deux ans. Depuis qu’on a déménagé. J’ai du travail, là. Si c’est pour venir me dire qu’on a cassé des vitres et qu’on a piqué des tôles, ça ne m’intéresse pas. Pour tout dire, je m’en fous complètement. »
Il n’avait rien compris. A priori, il n’était au courant de rien. Ou alors, il jouait bien la comédie…
« - Il ne s’agit pas d’une broutille, reprit Charlotte. On a trois cadavres sur les bras. Et en petit morceaux, en plus. Ça s’est passé chez vous et pour l’instant, soyons franc vous êtes notre seule piste et notre seul suspect. »
Elle avait parlé vite, fort et d’une façon qui n’appelait pas de réponse. Le visage de l’homme était successivement passé du blanc au rouge. Il ne comprenait pas ce qui lui tombait dessus.
« - Hé ! Ho ! Doucement, là. Moi, j’ai rien à voir avec ce truc. Putain, merde, vous êtes trop cons ! Bande d’incompétents. Sales flics ! »
Fabrice le coupa :
« - Stop, ça suffit. On mène une enquête. N’ajoutez pas les insultes au reste. On n’a qu’une seule piste, on la suit. C’est tout. Maintenant, vous vous calmez et vous répondez à nos questions. D’abord, que faisiez vous hier en fin d’après-midi et dans la soirée ?
- Ok. J’ai un alibi, je n’ai rien à voir là-dedans. Hier j’étais ici jusqu’à 19h30 : ma secrétaire confirmera. Et puis je suis rentré chez moi. Vous pourrez demander à ma femme. C’est tout. Je n’ai rien d’autre à ajouter. Maintenant, au revoir.
- Oh la ! Pas si vite, coupa Charlotte. On voudrait quand même en savoir un peu plus sur votre ancien atelier…
- Pffff…On s’en sert plus, de cet atelier. Ça fait deux ans qu’on n’y met plus les pieds : on a changé les objectifs de la boîte, on a explosé littéralement, sur le plan économique. Avant, on bossait dans l’automobile comme tout le monde. Et j’ai eu du flair. Il y a deux ans, j’ai bien vu que ça se cassait la gueule, les bagnoles. Alors j’ai tout misé sur l’aéronautique. Et là, ça a décollé…Ah ! Ah ! Ah ! »
Il avait éclaté d’un gros rire. Une blague qu’il devait ressortir plusieurs fois par semaine…Il avait peut-être le sens des affaires, mais pour le sens de l’humour, c’était pas ça.
Charlotte sourit vaguement, par politesse et répondit qu’elle comprenait mieux. Elle commençait déjà à désespérer. La seule piste qu’ils avaient semblait tout à fait improbable.
Hostiaz paraissait un peu plus détendu, maintenant. Et il dit quelque chose qui remonta un peu le moral des deux enquêteurs :
« - La semaine dernière j’ai eu un contact pour vendre le bâtiment de la zone des Baraques. J’étais super occupé, j’ai laissé tomber, je n’ai pas rappelé…C’est sûrement une coïncidence…mais bon, on sait jamais. Vous pourrez demander à ma secrétaire les coordonnées du type… Bon, cette fois-ci, vous me fichez le camp…J’attends un coup de fil d’Allemagne d’un instant à l’autre. Au revoir. »
C’était sans appel. Charlotte et Fabrice sortirent sans protester.
Ils n’étaient pas satisfaits de leur prestation. Mais ils avaient quand même un espoir, grâce aux derniers mots du chef d’entreprise.
CC