Vanités...
CHAPITRE VIII
Parmi mes ancêtres, il n’y avait pas que des syphilitiques. Il y avait aussi un destin tragique. Un autre grand oncle, génie horloger, avait fabriqué une fabuleuse pendule, véritable œuvre d’art, présentant à chaque heure une figurine différente, une scène de la vie campagnarde, sortant tel le diable d’une boîte, en même temps que les tintements harmonieux des diverses cloches sonnant les moments de la journée…C’était une œuvre minutieuse, une œuvre de grande patience. C’était l’œuvre d’une vie, la passion d’une vie. Il ne pensait qu’à ça, il ne parlait que de ça, il ne voyait sa vie que par rapport aux heures sonnées régulièrement par son horloge géniale…Pour orner la caisse de ce petit bijou, il avait imaginé une scène de ménage sculptée qui éclatait perpétuellement au rythme des secondes…
Quand il eut parfait son invention, mon oncle, convaincu de son succès futur, s’en allât à la ville pour y exposer son enfant. C’est alors que toute la bassesse de l’être humain, à laquelle il avait échappé soigneusement alors qu’il confectionnait son invention, lui apparut, d’un seul coup.
Un escroc voulut bien entendu lui racheter son concept, pour une somme dérisoire et bien sûr sans aucun droit de regard sur le devenir de sa machine…
L’oncle revint chez lui furieux et brisa son engin à coup de massue…
Il tomba alors en dépression, vidé de tout ce qui faisait sa vie…
Il se suicida à 34 ans.
Ce drame, quand on me le raconta, provoqua un choc terrible…Le travail bien fait, cet amour de la perfection détruit en si peu de temps cela me semble le plus terrible des sacrifices. J’avais ressenti exactement la même chose le jour où ma mère, lorsque j’étais entrée en classe de sixième, m’avait soigneusement tracé mon emploi du temps, de la façon la plus appliquée, remplie d’un amour maternel sans borne, comme il se doit…Je l’avais regardé faire avec une grande admiration. Le lendemain matin, notre professeur principale nous apprenait un remaniement total de cet emploi du temps…Le travail de ma maman était donc caduc. Je crois même que j’en avais pleuré de rage.
Les deux événements n’ont pas grand chose de comparables me direz-vous. Certes. Mais je les associe, car avec la distance, je me souviens qu’ils ont réveillé en moi le même sentiment d’injustice. Le plus étrange, c’est que les sentiments, même les plus forts, les plus révoltants, ne réussirent jamais à me pousser à l’action…Il arrivait le plus souvent le contraire : je restais là sans force, sans envie…A quoi bon faire…Les choses arrivent, voilà tout…
Je n’ai donc jamais eu, même à l’adolescence, l’envie de m’engager dans une ONG, de partir en Afrique pour sauver les enfants…J’avais d’ailleurs commencé un roman qui parodiait celles et ceux qui étaient pris de ces subites vocations humanitaires. Je peux, si vous voulez, vous le livrer : cela vous fera peut-être rire un peu…
CC